.1 – La solitude de Bor

Bor en face à face avec son verre de vin, revit encore une fois les semaines passées. Pas de lumière. Dans la cuisine obscure la vie défunte fait place à la mélancolie. Bor se lève appuie sur l’interrupteur la lumière blafarde agresse ses yeux irrités et rouges. Sur la table la bouteille de Gris Meunier est déjà vide. Machinalement il en reprend une pleine dans le buffet en chêne massif. Machinalement il regarde la photo d’Anja. Sept ans dans une semaine et partie depuis un mois avec Lina. Il se ressert un verre, le prend dans sa main droite, regarde le liquide fauve comme s’il voulait lui parler, avale une longue gorgée en fermant les yeux et repose le verre doucement, comme pour ne pas effaroucher le silence.

Il entend Lina lui répéter « – T’es marié avec qui, avec moi ou avec ton pinard ? ». Et lui de la regarder avec sa bonne vieille gueule de chien soumis et de lui sourire en haussant les épaules. Ils s’étaient connus en 68 pendant les manifs. Pourtant dans le coin on ne peut pas dire que ça bougeait beaucoup. Mais voilà, les fachos qui cognent sur la gueule des étudiants, on n’avait pas pu laisser ça comme ça. Et après la manif ils s’étaient retrouvés au bistrot et de fil en aiguille Amour avait tissé sa toile. Et depuis un mois partie avec Anja sa petite puce.

Dans la maison pas un bruit. Un silence insupportable l’enveloppe. Le calme épais et lourd qui l’embrasse, contraste avec le tumulte assourdissant qui lui mange la tête. Dehors c’est nuit noire. Par la fenêtre ouverte, il aperçoit les étoiles toujours là bien à leur place dans le ciel. Une chaleur pesante le ceinture. Il sue de grosses gouttes qui ruissellent sur son front et ses tempes et viennent se perdre dans sa barbe mal rasée. Exactement le même temps qu’il faisait lorsqu’il était revenu de « chez Germain », pour la dernière fois, pour l’ultime fois. Ce fameux jour où elle est partie, où elles sont parties. Leur départ l’avait cueilli comme une pomme blette mure.


Depuis ce jour il ressasse. Il ressasse l’enchainement de cette infernale histoire d’O, le bureau, les salauds, le bistrot, les zigoteaux, les impôts, trop c’est trop…. Il ne supporte plus, ça déborde, quinze ans qu’il encaisse. Robert le responsable de service, cet hypocrite, toujours les deux mains sur la couture du pantalon. Gérard, Geneviève et l’autre Martial des sourires devant, et des ricanements, des persifflages par derrière qui lui font mal, qui le blessent au plus profond. Le seul moyen d’oublier, de mettre une croix momentanée sur le bureau et de trouver un vrai apaisement, il le trouve au bistro du village, « Chez Germain ». Là il lui semble retrouver une certaine sérénité, un chaleureux bien-être, une affectueuse amitié, à moins que ce soit l’alcool qui lui procure cet effet.

Lina l’avait prévenu plusieurs fois à ses retours de fiesta de « chez Germain ». « – Bor, tu arrêtes de rentrer bourré. Je te préviens, tu arrêtes de rentrer bourré. ». Et elle partait en claquant la porte avec Anja en pleure dans les bras, dormir chez sa copine Sylvie au village. Il se tenait à carreaux pendant une semaine, docile, attentionné à ses deux femmes. Il pouvait être un très bon compagnon, un excellent paternel.

Une larme glisse sur sa joue boursoufflée et couperosée, qu’il essuie d’un revers de la main. Son visage marqué par les années de boisson ruisselle, des veinules strient sa peau gonflée et bouffie. Il frotte ses yeux injectés, cerclés de larges poches qui lui donne une allure de crapaud. Un léger sourire effleure ses lèvres, un mois qu’il n’est pas retourné « chez Germain », un mois qu’il n’a pas fait la fiesta, un mois qu’il n’a vu personne de la bande des zigoteaux. Zézette la reine des pâquerettes, mais pas que, car aussi la reine de l’anisette. Emilio joli zoziau qui peut s’envoyer jusqu’à dix Picon-bière, voire plus quand il est en forme. René gros nez dont la spécialité est la Suze casse, la Suze qui ne s’use que si l’on s’en sert. Marcel de cheval, plus taciturne, plus renfermé qui reste à la bière pour matelasser l’estomac, et quand l’estomac est bien matelassé s’envoie des Cristal-Anis par dizaine. La bande. A ça pour sûr, quelles descentes ils ont, toute la bande. Emilio dit souvent « Une descente qui n’a rien à envier à la mythique Face de Bellevarde à Val d’Isère, ou à Val Gardena dans les Dolomites », il n’y a que lui qui comprend, il a fait beaucoup de ski dans sa jeunesse.


Malgré qu’il ait positionné la mémoire en mode rewind, dehors la fosse noire s’éveille et l’attire. Tout d’abord ce ne sont que de vagues bruits, des sons confus. Mais Bor à l’oreille, il se lève brusquement, dans sa hâte il fait tomber sa chaise. Il s’accoude à la fenêtre, désormais en embuscade il hume la nuit et épie. Animal aux aguets, il perce l’opacité et entend plus précisément ce que tout à l’heure il devinait à peine. Ils sont là. Un craillement ininterrompu monte du sous-bois, et dévoile un ballet noir aux arabesques argentées par la lune. Ponctuels, comme chaque soir depuis un mois, ils viennent le séduire en une aubade funeste. Un divertissement de chaque soir qui meuble agréablement sa solitude. L’exhibition nocturne terminée, les corbeaux repartent en un rideau de velours noir qui se referme, matraquant les ténèbres de leurs croassements métalliques. Bor reste un instant dans son paradis solitaire, ému par ce spectacle éphémère.

Ce jour-là au bureau, ce fut une journée médiocre comme toutes les autres. Mais peut-être encore plus médiocre que d’habitude, un travail répétitif et débile à la mise sous enveloppes automatique. Mais bon, la routine. Si ce n’est qu’à l’heure du départ, cet empaffé de Robert lui avait vomi avec un clin d’œil appuyé et un rire gras : « – Le record de Ricard c’est pour ce soir, mon vieux Bor ??? ». Son sang n’avait fait qu’un tour avec cette envie folle de lui mettre son poing dans la gueule. Mais est-ce le manque de couilles, la peur du lendemain ou tout simplement le dédain. Bor était resté coi, muet et sonné. Savoir ce qui se passe alors dans une tête ? Toute cette vexation refoulée, cette humiliation réprimée, cet affront contenu sous ces brimades vicieuses. Et paf ce soir-là, il ne fait pas le détour pour éviter le bistrot à Germain et il retrouve avec bonheur sa bande d’ivrognes.

Au matin, Lina et Anja, ne sont pas rentrées. Le lendemain, le frère de Lina venait chercher le barda de ses femmes.

( à suivre)
Tête

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26 réflexions sur “.1 – La solitude de Bor

    1. Je ne fais jamais qu’écrire ce que nous avons vécu ensemble, et effectivement je crois que la vie est émouvante… passionnante, palpitante… avec Toi.
      André Maurois disait… « L’homme croit toujours émouvoir – La femme qu’il désire: – Elle n’est pour lui qu’un miroir – Dans lequel il s’admire. »

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    1. Elle arrive la suite, mais doucement comme un désir qui fait attendre le plaisir (j’ose espérer) des mots sur les maux qui arrivent…
      Allez une dernière pour la route !!!

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  1. tout d ‘ à Bor merci gilles , tu nous embarque comme toujours , là ce voyage est particulier , on n y vogue avec un peu le vague à l âme , la larme au bord des cils , sans sourciller la suite !!!!!!!!!
    malika

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    1. Allez Malik, on y va ensemble, je te prends par la main et monte dans mon vaisseau, mon vaisseau fantôme, mon vaisseau magique, mon vaisseau du Grand Mystère. Monte à Bor, nous allons virer de Bor… et pas question de quitter LE BOR en chemin… BOR-del !!!

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    1. Nathalie, quel plaisir sincère de te lire…
      Triste peut-être, sans doute… Mais juste l’histoire d’une solitude qui en a Ras le Bor !!!
      Je ne savais pas que tu te mettais à la mise en scène, effectivement tu verras (si tu lis la suite ?), il y a des passages très théâtralisés, on se demanderait presque pourquoi. Si tu cherches un comédien, fais moi signe, on ne sait jamais avec Nathalie comme Metteuse, ça se réfléchit.

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    1. Cher Arnaud,
      Trop drôle, je ne la connaissais pas celle-là… Et pourtant j’ai pratiqué les piliers de comptoir pendant un certain nombre d’années, dans le bar de quartier de mes parents, rue des Carmes à Orléans. Comme pour toi, c’est aussi une histoire « d’Aventurier » dans le monde noir des Corvidés et là aussi « Y’a du roulis, Y’a du tangage… »
      Merci de tes commentaires qui font vraiment du bien, on se sent un peu seul dans ce genre d’histoire et un commentaire c’est un peu comme un bravo du public.

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  2. Beau texte émouvant (en combien d’épisodes ??) mais pour le moment les corbeaux (qui m’effraient un peu comme tu sais) ne font que passer ! J’attends la suite ….

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    1. Chère Danièle,
      Dix… 10 chapitres, 10 épisodes, 10 articles, 10 stations (le Chemin de croix du Christ c’est 14), pour Bor 10 suffiront.
      J’espère qu’après tu les regarderas sous un autre angle, tu les observeras sous une autre facette, tu les découvriras sous un autre aspect… Plus loin je dis dans le texte : « Tout cela n’est pas apparent à l’homme qui marche en regardant ses pieds. Mais il faut parfois lever les yeux vers le ciel. La connaissance est partout. ».
      C’est au Moyen-Age, en France, que le comportement naturel de ces oiseaux a été interprété différemment, avec le Christianisme… Mais tu découvriras cela dans la suite, car s’ils ne font que passer dans ce 1er chapitre, leur présence va devenir plus prégnante, plus pressante…
      A bientôt pour de nouveaux épisodes…

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  3. Hello !
    T’as vu ? je n’ai même pas cherché à me cacher…
    J’ai toujours aimé lire parce qu’on met en scène dans sa tête….on imagine le décor, le personnage…à chacun ses rêves.
    Je serai ravie de suivre l’aventure de ce petit bonhomme dont l’histoire me touche dès les premières lignes (comme quand je choisis un roman)
    Bises à tous les 2 et au plaisir de vous revoir
    Amitiés
    N.

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    1. Comment ne pas abonder dans ton sens, sur les bienfaits de la lecture, chère Anonymus N.
      Tu verras dans la suite de la nouvelle, Bor va chez son copain Mochè qui est bouquiniste. Et à l’intérieur de son échoppe, il y a un grand poster, où est stipulé en lettres grasses : « Êtes-vous livre ce soir ? ».
      Marrant n’est-il pas ?

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    1. Et oui Chère Babeth, le Bor est à Ras- Bor, Bor-derline le gars.
      Au Bor du précipice, comme tu veux.
      Mais qui sait de quel Bor peut venir le vent… Et que brusquement tout vire de Bor !!!
      Tu parles de vide que les corbeaux vont remplir, serais-tu visionnaire ??? Car par la suite j’écris « Le Corbeau, c’est le messager du vide, ce grand trou noir qui détient toute l’énergie de la force créatrice. Le vide c’est le Grand Mystère qui existe avant que toute chose ne recommence. «  Étrange n’est-il pas ???
      Bises.
      ..

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  4. Bon, alors moi qui relit Simenon en ce moment… Atmosphère! atmosphère! Je ressens le brouillard qui dure, le chagrin qui colle, oh! le long jour! Et les oiseaux velours. Merci pour « les mots d’amour » qui plante le couteau de la nostalgie.

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  5. Bénédicte,
    Après ces mots, si beaux,
    après ce trait, si frais,
    après cet écrit qui me touche comme un cri…
    Tu ne peux pas t’arrêter là au milieu de la voie.
    Tu dois donner de la voix.
    Et m’accompagner au pas à pas , au mot à mot , aux maux à maux dans cette aventure épistolaire…
    Sinon, sinon…
    Désespérance, tristesse, accablement…
    Larmes…
    (de crocodiles).
    Bises.

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    1. Merci Alice,
      Oh!!! La vilaine, elle était passée à côté celle là… On se demande des fois ce qui vous passe par la plume. Et voilà, un verre de trop et on ne sait plus si le vin vous serre à moins que ce ne soit un verre que vous sert la main aux serres de cervidé… On ne sait plus, mais un chaleureux merci… Si tu vois d’autres étourderies de ce genre, ne te gêne pas…
      Bises,
      Gil

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      1. … Il y a la même un peu plus loin dans le texte, que je n’ai pas relevée : je me suis dit alors que ce n’était plus une faute de frappe, mais une vraie faute d’ortographe… Ou un lapsus ?

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          1. Ah pas du tout… Une faute d’orthographe ( j’en ai fait une à ce mot juste au dessus d’ailleurs ! ) ce n’est jamais irréparable 🙂 surtout qu’avec les rêformes annoncées, et avec le temps, on ne parlera sans doute plus qu’en sms et la fote dortograf nez xistera plu 😦

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