Discours aux Choucas

J’avais commencé la publication de cette nouvelle, lorsqu’au 3ème épisode, une Amie, Laurette m’envoya cet extrait de DISCOURS AUX CHOUCAS de Jacques de Bourbon Busset.

Ce paysage, Lion*, manque étrangement de choucas. Où sont donc ces gais compagnons ? Je sais bien qu’ils préfèrent les clochers et les donjons en ruine à nos arbres sains et de taille modeste mais enfin, ils connaissent la constance de notre amitié, même s’il m’est arrivé, à l’aide de mon grand duc empaillé, d’en occire, par suite d’une fâcheuse confusion avec leurs cousins freux, corneilles et corbeaux. Dans cette campagne retirée, il me manque un auditoire. Haranguer des choucas est chose divine. L’exposé terminé, quelles belles et fructueuses controverses ! Le ciel en est tout bruissant. Avec eux le conférencier n’a point à redouter le lourd silence qui annonce la prétendue discussion : Ils jacassent tous ensemble, saisis d’une amicale émulation.
Tu me parais souffrir d’une conférence rentrée. Quel sujet voudrais-tu donc traiter ? Du nomadisme ou, en d’autres termes « des sentiers de grande randonnée ». Il me semble que, ces temps-ci, nous les avons pratiqués systématiquement. Malgré toi, tu es un Lion casanier, aussi fortement enraciné que tes plantes. Tes choucas le sont aussi, ils volent, mais ne s’éloignent jamais beaucoup de leurs foyers. C’est bien pourquoi, je voudrais leur prêcher la splendeur de la vie errante, celle des grands oiseaux migrateurs dont les cris déchirent le ciel rouge.
– Ta rage d’endoctriner me fatigue.
– Je me dois et dois aux autres de porter témoignage.
– Aide-moi donc plutôt à transporter ce sac de terre de bruyère

Je m’exécutai d’assez mauvaise grâce et filai vers la piste frayée entre les peupliers. Arrivé à mi-chemin, je m’aperçus qu’à l’extrémité, au berceau de notre source delphique, le terre-plein était noir et frémissant
Une multitude de choucas y était rassemblée. Je m’avançai. La foule s’écarta respectueusement pour me laisser passer. Le silence se fit. Visiblement, on attendait de moi « quelques mots » comme on dit pudiquement aux États-Unis pour inviter l’hôte d’honneur à prononcer une allocution. Un oiseau chenu se percha sur mon épaule. C’était évidemment l’interprète.
Je commençai en ces termes :
« Si je parlais à des humains, je traiterais de sujets absurdes, tels que l’art de gouverner, la finalité de l’entreprise, la méthode pour découvrir la vérité. A vous, mes amis de toujours, je n’ai pas le droit de conter de pareilles fariboles. J’aime un Lion et je crois en être aimé, vous savez cela, vous à qui rien n’échappe, ni le plus gros nuage, ni le plus mince rayon. Heureusement comme ne dit pas le poète « la chair est gaie et je n’ai pas lu tous les livres.

Donc je ne devrais pas être tourmenté et pourtant je le suis. A vous, mes vieux compagnons, je ne cacherai rien. Certaines choses, je ne puis les dire à mon Lion bien aimé, j’aurais peur de lui faire de la peine. Ses airs d’avaleur de sabres dissimulent un cœur anxieux.
Je ne veux pas alourdir de la mienne le poids de sa propre angoisse. Je vois fuir les jours, les mois, les années, et cette fuite, à mesure que je m’approche de l’échéance, est de plus en plus rapide. Le Lion s’est installé, en conquérant, dans l’éternel. Il sait que son jardin ne lui survivra pas et redeviendra le jardin sauvage d’antan. Il pense aussi sans doute (je n’aborde jamais un tel sujet) que d’autres, après lui viendront qui le défricheront comme il l’a défriché et y planteront sinon des fleurs, du moins des légumes. Et le chiendent vainqueur sera de nouveau vaincu.
Mais cet avenir est pour lui théorique, c’est-à-dire inexistant. Il gratte, repique, arrose comme s’il devait vivre mille ans. C ‘est ainsi que vivez aussi, vénérables amis, mais je n’ai pas, moi, votre force d’âme. J’ai la faiblesse de vouloir insuffler une vie durable à des feuilles de papier et je m’imagine qu’en les faisant apprécier de quelques-uns aujourd’hui, je leur assure un futur. Je sais qu’il n’en est rien et qu’il vaudrait mieux compter sur le hasard dont l’un de vous pourrait être l’instrument, s’il laissait tomber de son bec une de mes pages sur le bureau du Président des États-Unis ou d’un de ses partenaires chinois ou russe. Amis réfléchissez-y, mais ma vanité de plumitif m’a entraîné à une regrettable digression. L’essentiel réside ailleurs, dans la constance dont vous faites preuve dans vos attachements. Le lien du couple est, chez vous sacré sans qu’il soit nécessaire de l’assortir d’obligations et de sanctions. Vous donnez-là un grand exemple. J’espère que les humains, un jour enfin sortis de leur barbarie en comprendront la valeur et sauront s’élever à votre hauteur. Il y faudra des siècles et c’est pourquoi, pour ma part, je pousse dès maintenant ma chanson. »
Ainsi parlai-je et un battement d’ailes approbateur, à la foi accéléré et presque silencieux, souligna mes paroles.

Le doyen de l’assemblée qui siégeait au premier rang, se porta en avant et répondit en ces termes :
« Très cher et constant ami, ta confiance nous touche. Peut-être, en effet, sommes nous mieux en mesure que les fragiles humains de distinguer le durable de l’éphémère. Comme les arbres, nos complices, nous assistons au renouvellement des générations. Le petit-fils devenu patriarche, s’assoit sur le banc moussu où le grand-père, enfant, écoutait avec émerveillement notre harmonieux ramage. Les maisons se lézardent et s’écroulent. Nous subsistons. La tête, certes blanchit, le vol s’alourdit, la voix se voile mais le cœur reste jeune et c’est toujours avec émotion que nous voyons éclater le cercle de famille dont la gaieté nous réjouissait et que nous régalions de nos prestigieux jeux aériens. Ton discours trahit l’angoisse de celui qui ne sait prendre son parti de la croissance et du déclin de tout être et de toute chose. Les livres t’ont-ils conduit à ce point de faiblesse? Écoute davantage ton Lion ou plutôt, car il est trop sage pour perdre son temps en harangues, regarde-le faire. Il a compris une fois pour toute qu’il faut choisir entre savoir et être. Si tu veux comme lui, vivre à plein chaque instant, renonce pour un temps à ce savoir qui te fait courir après un état de grâce qui n’existe que dans ton esprit. Tu aimes poursuivre les fantômes. Ce sont les fantômes qui se livrent à ces jeux. En se poursuivant, ils se croient revenus à la vie…Tu envies, et tu n’as pas tort, notre grâce ailée. A défaut de ce privilège, tâche d’acquérir la légèreté de la ramille d’olivier. Mais cela ne te suffit pas. Tu voudrais être le tronc. Tu penses qu’il commande aux branches. As-tu déjà vu des feuilles, des fleurs et des fruits collés au tronc ? Le tronc tout seul est stérile. Il est bon pour être abattu et brûlé. Il faut être stupide comme une pie pour se percher sur un tronc mort. Nous autres, qui sommes ce qui se fait de plus subtil, nous as-tu jamais vus ailleurs que sur des rameaux dont le balancement berce notre imagination féconde. Nos appels font jaillir le soleil de sa gaine et il nous récompense par sa chaleur. Alors s’élève notre chœur. Rien de solennel ni de compassé dans nos chants. Ils sont allègres, libres, multiples. Regarde les yeux de ton Lion, ils éclairent ce qu’ils contemplent. Nos psaumes sortent le monde de son mutisme, ils le font chanter. Prends exemple sur lui et sur nous et peut-être seras-tu, toi aussi constructeur de lumière. »
Ainsi parla le doyen des choucas. L’interprète me laissa entendre que la réunion était terminée et qu’il me fallait prendre congé. Je le fis en termes courtois et légèrement distants, craignant si je manifestais une reconnaissance exubérante, d’abaisser encore auprès de mes interlocuteurs, le prestige déjà faible de ma race qu’il n’était pas question une seconde de renier.
Je regagnai la maison à pas lents, roulant en moi les pensées éveillées par ce dialogue mémorable.
Soudain, je fus plongé dans l’ombre. Je levai la tête. Mes amis rassemblés en un seul vol, avaient, l’espace d’un instant caché le soleil.

Cf. LE LION BAT LA CAMPAGNE, pp.232 à 234 Édition FOLIO 1986
10 Août 1972, le jour de la Saint-Laurent. Campagne du Lion, Salernes (Var)

*Lion est le surnom que l’auteur donnait à sa femme Laurence qui a été une scientifique brillante.

De la terrasse de notre petite maison de Tourtour, nous voyons un très vaste et beau paysage, et en autre une belle hêtraie au cœur de laquelle se cache la maison d’été de Jacques de Bourbon Busset : Le Domaine du Lion, aujourd’hui malheureusement abandonné… Le jardin du Lion est en friche : le chiendent y est vainqueur.

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