.2 – Rencontre

Hier soir Bor n’a pas pu résister et après le ballet des corbeaux, il a pris son vélo et il est allé au village chez Germain. Sa maison est à la sortie du village, à l’orée de la forêt, à un coup de pédale du cœur… de village, comme il dit. Peu ou pas de voitures sur ce chemin vicinal, mais il se méfie quand même parce que l’entretien du vélo laisse à désirer, pas de lumière, pas de garde-boues, pas de freins, tout juste deux roues. Un mois que la bande ne l’a pas vu, les retrouvailles étaient touchantes et furent arrosées comme il faut. Chacun a dû payer deux ou trois tournées pour renouer complétement les liens. Même Marcel de cheval, qui n’est pas le premier à payer. A ce qui se dit, « il fait de l’élevage d’hérissons dans ses poches ! ». Et bien il y a été de ses deux tournées. Germain était si content qu’il a sorti le Champ pour conclure la soirée. Faut dire que la bande lui avait laissé un beau pécule de festouille. Bon, il n’était pas obligé, mais c’est un vrai ami ce Germain, qui a les mots pour parler à ses bons clients. La fiesta s’est terminée sur le coup de trois heures du matin, chacun n’était pas frais frais. Il y avait du tangage. Ils ont tellement rigolé que Zézette et Emilio, n’ont pas pu s’empêcher de pisser dans leurs brailles. Bor est rentré le vélo à la main, dans les moments de déséquilibre, le funambule ne se sépare pas de son balancier.

Bor rumine cette soirée, il y a pensé toute la journée, mais il n’en est pas si fier que ça. Ce matin il n’est pas allé au boulot, il a téléphoné en déclarant un début de grippe, sa voix avinée de la veille l’a beaucoup aidé. Il s’est levé à midi, il n’avait pas faim. Une bonne murge ça te coupe net l’appétit. Il a bêché le petit carré à droite de la maison, là où Lina voulait planter des dahlias, on ne sait jamais. Ce travail lui a pris l’après-midi. Il a dû se mettre à l’abri deux fois dans le garage car il a été surpris par une putain de giboulée à vous glacer les os. Et comme chaque soir, il se retrouve à la table, seul avec sa bouteille de Gris. La température a bien baissé avec ces saucées. Ce soir la fenêtre et la porte-fenêtre restent closes. Il a fini de manger depuis longtemps, une boite de harengs avec des patates c’est vite enfilé. Et il attend. Quoi ? Il ne saurait pas le dire, si… Que le temps s’accélère et passe et passe et que disparaisse cette soirée. « Circulez, y’a rien à voir. » Il ne lit plus, il n’a même pas la télévision pour lui passer le temps. C’était une décision commune avec Lina, pas de TV pour te dévorer ta vie. Quel plaisir de discuter ensemble le soir en mangeant sans cette boite qu’ils avaient définitivement exclu de leur foyer.

Il repasse la rhétorique bien huilée de Lina argumentant. Lui, il aurait été plutôt pour, il adore les films. « – Abêtissement et abrutissement progressif assurés. » disait-elle. « – Le gogo devant son écran avale tout ce qu’on lui présente et devient rapidement un objet de manipulation. Abrutis, fascinés par la boîte soi-disant magique les gens oublient ce qui les entoure, d’où une dégradation de la vie sociale, familiale. ». Ah, elle l’avait travaillé son sujet, c’était une militante Lina. Il ne peut pas éviter de penser à elle, c’est plus fort que lui. Il se resserre un verre, deuxième bouteille, il va freiner ce soir après sa cuite d’hier. Il sent ses yeux le piquer, il ne va pas faire de vieux os. Et il retombe dans le cheval de bataille, tant évoqué par Lina. « – Bor, les médecins affirment que regarder la télé trop souvent nuit à la santé : les yeux en souffrent et les gens deviennent obèses. Ça devient une vraie drogue dont ils sont dépendants. ». Il se laisse bercer une nouvelle fois par ces mots tant entendus. Il l’écoutait toujours avec attention et parfois le débat s’engageait. Il buvait ses paroles, il aimait son éloquence. Il l’aimait. « – Pour les sociologues, cette brutalité filmique est une des principales causes de violence des jeunes d’aujourd’hui. Le crime de sang est banalisé, le meurtre devient une habitude. Augmenter les émissions culturelles. Bannir l’excès. Garder l’esprit critique. Éviter de zapper aveuglément devraient être les maîtres mots du téléphile, voire du téléphage… ».

L'arbre aux corbeaux de Caspar David Friedrich
L’arbre aux corbeaux de Caspar David Friedrich

Insensiblement, Bor commence à donner de la tête, à s’assoupir, prélude à une descente dans les limbes. Quand il entend comme un bruissement sur les vitres de la porte-fenêtre, un tapotement. Quelqu’un frappe au carreau. Un visiteur à cette heure et qui ne se fait pas connaître à la porte d’entrée, c’est surement un familier. Pourtant le cœur de Bor bat à tout rompre. Pas un de la bande, ils ne viennent jamais ici. Lina peut-être ? Un passant attardé qui a besoin d’aide ? Une terrible appréhension l’envahit, il ne bouge pas, réfléchit en regardant la porte-fenêtre. Plus il regarde, plus l’angoisse monte. Pas de nouveau coup, une illusion peut-être, une hallucination surement. Pour apaiser les battements de son cœur, il se lève et regarde à travers les vitres, rien. Il ouvre la porte, les ténèbres, point. « – Il y a quelqu’un ? » Pas de réponse. Plus fort. « – Il y a quelqu’un, je m’étais assoupi, je n’ai pas répondu immédiatement. » Rien. Bor inspecte encore une fois l’obscurité et retourne dans la maison, se verse un gorgeon et boit, debout. Il a à peine terminé sa goulée, qu’un nouveau frôlement plus fort que le premier se fait entendre à la fenêtre cette fois-ci. Il se dit que le vent lui joue des tours. Mais par acquis de conscience il va ouvrir la fenêtre et un majestueux corbeau rentre dans la pièce dans un battement d’aile impétueux. Il se perche sur un faitout du buffet en chêne, et plastronne sur ce trône de fortune.
Z G Corbeaux  (3)
Bor n’en croit pas ses yeux. Ce superbe oiseau installé comme s’il était chez lui, regarde fièrement Bor. Allure hautaine d’un grand seigneur. Plumage brillant aux rémiges irisées bleu-violet. Les ailes sont effilées et pointues. Les yeux sont sombres, presque noirs. Il fait de légères révérences avec sa tête. La gravité de sa posture impressionne Bor qui s’assoit en face de l’oiseau et le regarde, incrédule. Ils restent comme ça un moment, s’observant, se scrutant, se considérant mutuellement. Pourtant à un moment Bor se dit qu’il doit engager la conversation avec ce prince. « – Corbeau…Noir comme l’ébène. Mystique comme la lune. Parle-moi et je répondrai. » Et le corbeau dit : « – Bor, dieu des temps anciens, fils de Bùri et père d’Odin écoute. La visite de Munnin, messager d’Odin, signale que le temps est venu de répandre la lumière dans les ténèbres. J’annonce une période où nous devons être à l’affût d’une magie neuve, d’occasions nouvelles, un temps où l’on ne doit pas laisser passer sa chance. ».

Munnin messager d'Odin
Munnin messager d’Odin

Ayant dit ces paroles, l’oiseau noir aux reflets bleutés quitte son piédestal avec autorité dans un bruissement très léger, presque imperceptible et rejoint la nuit pour d’autres mystères.

Bor reste longtemps incertain, cloué sur sa chaise par les mots de cet être surnaturel. Les paroles de l’oiseau ancrées dans la tête. Il se lève, jette un œil à la porte fenêtre et distingue deux ombres qui s’envolent de la cime du frêne situé au milieu du terrain. Elles passent en frôlant la fenêtre, comme s’y elles voulaient s’assurer que les mots de Munnin avait fait leur effet. Puis disparaissent dans l’obscurité. Bor rentre, cherche dans le bas du buffet quelque chose de fort, trouve la bouteille à moitié vide de gnôle, s’en sert une bonne rasade et la boit cul sec.

(à suivre)
Tête

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19 réflexions sur “.2 – Rencontre

    1. J’avais lu d’autres nouvelles de Buzzati, mais pas celle-là et en plus si je comprends bien il est question d’un Pacte avec les esprits de la forêt et une nouvelle fois d’un travail sur la solitude… Je cours l’acheter, voir le voler… comme dit le corbeau Munnin. Le désert des Tartares reste un des meilleur livre que j’ai lu et vu, le film est lui aussi fabuleux, comme la chanson de Brel « Zangra »… du très bon tout cela.
      Comme tu dis « Magie des connections livresques »… Aujourd’hui j’ai entendu des paroles de Michel Tournier (qui est parti vers un ailleurs…) sur la lecture, je te les rapporte : « Celui qui lit possède des ailes qui lui permettent de s’enfuir dans des pays merveilleux…Ne pas lire, c’est ramper sur le sol comme un ver. « . J’adore !

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    1. Que de questions… On va attendre de lire un peu plus de l’histoire de Bor et éventuellement on lui posera tes questions. Ce n’est pas de la mauvaise volonté mais pour le moment, je n’ai pas de réponse…

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    1. Est-ce un message ou une présentation ou plutôt un état des lieux ? Une constatation de Munnin qui dit que le monde est un peu merdeux et que ça va changer et qu’il faut être à l’affut de cette magie de ces vibrations de l’air qui vont permettre le changement. C’est un préambule au message qui viendra par la suite… Mais voilà je t’explique ce que moi j’ai dans la tête, mais à vrai dire je ne comprends pas tout ce que cache ton « Drôle de message ». A vrai dire je n’entends pas ce que tu veux dire ??? Attends peut-être l’épisode suivant pour me répondre… ce sera peut-être plus drôle !!! de message...

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  1. Ah ben……je reconnais bien là le récit autobiographique….
    Et c’est grâce au Gris Meunier !!!!! Sacré indice…
    J’attends la suite évidemment comme tous tes fans….
    Foin de kleenex, je sortirai les torchons de ma grand-mère…
    Bises Berry
    Nicole

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    1. Chère Nicole,
      D’abord, je ne fais pas mes confessions en publique (j’avoue mes péchés seulement au prêtre dans le sacrement de pénitence ou à Dieu seul dans une prière particulière)., je n’écris pas mes mémoires, ce n’est pas mon histoire…
      A mais que je suis bête, tu voulais dire autobiographique concernant Munnin « Ce superbe oiseau installé comme s’il était chez lui, regarde fièrement Bor. Allure hautaine d’un grand seigneur. Plumage brillant aux rémiges irisées bleu-violet. Les ailes sont effilées et pointues. Les yeux sont sombres, presque noirs. »… Oui, oui, c’est autobiographique…
      Bises

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  2. Gilles,
    Bor , n est plus seul , un compagnon sortie des bois sans gueule de bois lui n est pas englué par le ptit gris , le noir lui va si bien .Bor à le gosier à sec mais pas son coeur, l esprit qui tangue peu être , il est touchant Bor , et Munnin lui tend sa plume , aidera t il le funambule à lâcher son balancier? Je devine une grande sagesse poindre à l horizon , une grande humanité à travers cette oiseau de bonheur …….
    malikakipourmieuxlireneboitpas

    Aimé par 1 personne

    1. Chère Malikakipourmieuxlireneboitpas,
      Que du bien vu, du bien entendu, du bien ressenti…
      Grande sagesse, bien sur ce Munnin.
      Quant au reste, la suite des épisodes nous en dira plus sur son humanité, s’il y a humanité ??? On voira ben !
      Une petite esquisse pour toi…

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    1. Chuuuuuut !!!!
      Je suppose que c’est notre Lisa qui m’écrit ???
      Si tu ne mets pas ton nom ou ton mail, je ne sais pas QUI m’écrit ??? Car tous les Anonymus se retrouve sous le même Avatar et c’est bien ennuyeux pour répondre…
      Oui ça commence sérieusement, mais j’ai vu que tu as lu l’épisode 3, alors tu es en plein dedans !!!
      Bises
      PasBor

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  3. Entrer aux petites heures en zigzaguant, attendre assis que la tête se calme et … Effroi du frôlement à la fenêtre. Fascinant, le visiteur… et pourquoi sa visite? Enfant, on se racontait entre cousins des histoires à frémir et les plus grands effrayaient les petits à plaisir! Je pense aussi à ma terreur devant Hitchcock! Mmmm c’est bon!

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    1. Hello Bianchina,
      Tu ne peux pas savoir le plaisir que tu me fais à m’envoyer tes commentaires.
      Toujours incisifs, imagés, poétiques et ramenant à une anecdote personnelle…
      Cette nouvelle est une antidote, un remède, une diversion au film d’ Hitchcock. Avec son film « les Oiseaux » le gars Alfred n’ a pas arrangé l’image des Amis de Bor… On aurait peut-être du inviter Munnin et Hugin à la présentation du film, pour en parler avec eux, et avoir leur avis averti. Cet avis aurait peut-être changé la face du Cinéma américain et la gloire d’Alfred ???
      Enfin moi, je dis ça, mais j’dis rien, car Alfred je l’aime bien aussi…
      Qu’est-ce que tu me fais dire ???

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