. Préliminaires

Depuis longtemps le corbeau m’intrigue, je ne le considère pas comme un oiseau ordinaire. Dès ma première écriture de pièce Tango et même le ciel se met à pleurer…, en 1985, il était présent, dansant et bien vivant. Comme une urgence, je veux tordre le cou à la mauvaise réputation qui lui colle à la plume noire. Ah le noir… cette couleur fétiche qui me colle à la peau depuis belle lurette. Une nouvelle qui me permet de dire tout le bien que je pense de cet oiseau doué d’une intelligence hors-norme.

Ce texte ne se veut surtout pas un traité ornithologique, pourtant il permet de clarifier la dénomination entre les différents Corbeaux. « – Il est beau le corbeau ! ». « – Gilles, ce n’est pas un corbeau, c’est une corneille. ». « – Elle est noire la corneille ! ». « Gilles, cette fois-ci ce n’est pas une corneille, c’est un corbeau freux. ».

J’ai eu besoin d’un passeur, c’est Bor, un homme banal dont la vie va se transcender durant ces quelques jours de Quête. Un homme qui va être pris dans la moulinette du fantastique et dans la symbolique fabuleuse.

Mais, chut ! Laissons les différents protagonistes nous conter l’histoire du « Pacte de Bor », une nouvelle en dix chapitres.

Gilles PAJON,
Janvier 2016
Tête

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.1 – La solitude de Bor

Bor en face à face avec son verre de vin, revit encore une fois les semaines passées. Pas de lumière. Dans la cuisine obscure la vie défunte fait place à la mélancolie. Bor se lève appuie sur l’interrupteur la lumière blafarde agresse ses yeux irrités et rouges. Sur la table la bouteille de Gris Meunier est déjà vide. Machinalement il en reprend une pleine dans le buffet en chêne massif. Machinalement il regarde la photo d’Anja. Sept ans dans une semaine et partie depuis un mois avec Lina. Il se ressert un verre, le prend dans sa main droite, regarde le liquide fauve comme s’il voulait lui parler, avale une longue gorgée en fermant les yeux et repose le verre doucement, comme pour ne pas effaroucher le silence.

Il entend Lina lui répéter « – T’es marié avec qui, avec moi ou avec ton pinard ? ». Et lui de la regarder avec sa bonne vieille gueule de chien soumis et de lui sourire en haussant les épaules. Ils s’étaient connus en 68 pendant les manifs. Pourtant dans le coin on ne peut pas dire que ça bougeait beaucoup. Mais voilà, les fachos qui cognent sur la gueule des étudiants, on n’avait pas pu laisser ça comme ça. Et après la manif ils s’étaient retrouvés au bistrot et de fil en aiguille Amour avait tissé sa toile. Et depuis un mois partie avec Anja sa petite puce.

Dans la maison pas un bruit. Un silence insupportable l’enveloppe. Le calme épais et lourd qui l’embrasse, contraste avec le tumulte assourdissant qui lui mange la tête. Dehors c’est nuit noire. Par la fenêtre ouverte, il aperçoit les étoiles toujours là bien à leur place dans le ciel. Une chaleur pesante le ceinture. Il sue de grosses gouttes qui ruissellent sur son front et ses tempes et viennent se perdre dans sa barbe mal rasée. Exactement le même temps qu’il faisait lorsqu’il était revenu de « chez Germain », pour la dernière fois, pour l’ultime fois. Ce fameux jour où elle est partie, où elles sont parties. Leur départ l’avait cueilli comme une pomme blette mure.


Depuis ce jour il ressasse. Il ressasse l’enchainement de cette infernale histoire d’O, le bureau, les salauds, le bistrot, les zigoteaux, les impôts, trop c’est trop…. Il ne supporte plus, ça déborde, quinze ans qu’il encaisse. Robert le responsable de service, cet hypocrite, toujours les deux mains sur la couture du pantalon. Gérard, Geneviève et l’autre Martial des sourires devant, et des ricanements, des persifflages par derrière qui lui font mal, qui le blessent au plus profond. Le seul moyen d’oublier, de mettre une croix momentanée sur le bureau et de trouver un vrai apaisement, il le trouve au bistro du village, « Chez Germain ». Là il lui semble retrouver une certaine sérénité, un chaleureux bien-être, une affectueuse amitié, à moins que ce soit l’alcool qui lui procure cet effet.

Lina l’avait prévenu plusieurs fois à ses retours de fiesta de « chez Germain ». « – Bor, tu arrêtes de rentrer bourré. Je te préviens, tu arrêtes de rentrer bourré. ». Et elle partait en claquant la porte avec Anja en pleure dans les bras, dormir chez sa copine Sylvie au village. Il se tenait à carreaux pendant une semaine, docile, attentionné à ses deux femmes. Il pouvait être un très bon compagnon, un excellent paternel.

Une larme glisse sur sa joue boursoufflée et couperosée, qu’il essuie d’un revers de la main. Son visage marqué par les années de boisson ruisselle, des veinules strient sa peau gonflée et bouffie. Il frotte ses yeux injectés, cerclés de larges poches qui lui donne une allure de crapaud. Un léger sourire effleure ses lèvres, un mois qu’il n’est pas retourné « chez Germain », un mois qu’il n’a pas fait la fiesta, un mois qu’il n’a vu personne de la bande des zigoteaux. Zézette la reine des pâquerettes, mais pas que, car aussi la reine de l’anisette. Emilio joli zoziau qui peut s’envoyer jusqu’à dix Picon-bière, voire plus quand il est en forme. René gros nez dont la spécialité est la Suze casse, la Suze qui ne s’use que si l’on s’en sert. Marcel de cheval, plus taciturne, plus renfermé qui reste à la bière pour matelasser l’estomac, et quand l’estomac est bien matelassé s’envoie des Cristal-Anis par dizaine. La bande. A ça pour sûr, quelles descentes ils ont, toute la bande. Emilio dit souvent « Une descente qui n’a rien à envier à la mythique Face de Bellevarde à Val d’Isère, ou à Val Gardena dans les Dolomites », il n’y a que lui qui comprend, il a fait beaucoup de ski dans sa jeunesse.


Malgré qu’il ait positionné la mémoire en mode rewind, dehors la fosse noire s’éveille et l’attire. Tout d’abord ce ne sont que de vagues bruits, des sons confus. Mais Bor à l’oreille, il se lève brusquement, dans sa hâte il fait tomber sa chaise. Il s’accoude à la fenêtre, désormais en embuscade il hume la nuit et épie. Animal aux aguets, il perce l’opacité et entend plus précisément ce que tout à l’heure il devinait à peine. Ils sont là. Un craillement ininterrompu monte du sous-bois, et dévoile un ballet noir aux arabesques argentées par la lune. Ponctuels, comme chaque soir depuis un mois, ils viennent le séduire en une aubade funeste. Un divertissement de chaque soir qui meuble agréablement sa solitude. L’exhibition nocturne terminée, les corbeaux repartent en un rideau de velours noir qui se referme, matraquant les ténèbres de leurs croassements métalliques. Bor reste un instant dans son paradis solitaire, ému par ce spectacle éphémère.

Ce jour-là au bureau, ce fut une journée médiocre comme toutes les autres. Mais peut-être encore plus médiocre que d’habitude, un travail répétitif et débile à la mise sous enveloppes automatique. Mais bon, la routine. Si ce n’est qu’à l’heure du départ, cet empaffé de Robert lui avait vomi avec un clin d’œil appuyé et un rire gras : « – Le record de Ricard c’est pour ce soir, mon vieux Bor ??? ». Son sang n’avait fait qu’un tour avec cette envie folle de lui mettre son poing dans la gueule. Mais est-ce le manque de couilles, la peur du lendemain ou tout simplement le dédain. Bor était resté coi, muet et sonné. Savoir ce qui se passe alors dans une tête ? Toute cette vexation refoulée, cette humiliation réprimée, cet affront contenu sous ces brimades vicieuses. Et paf ce soir-là, il ne fait pas le détour pour éviter le bistrot à Germain et il retrouve avec bonheur sa bande d’ivrognes.

Au matin, Lina et Anja, ne sont pas rentrées. Le lendemain, le frère de Lina venait chercher le barda de ses femmes.

( à suivre)
Tête

.2 – Rencontre

Hier soir Bor n’a pas pu résister et après le ballet des corbeaux, il a pris son vélo et il est allé au village chez Germain. Sa maison est à la sortie du village, à l’orée de la forêt, à un coup de pédale du cœur… de village, comme il dit. Peu ou pas de voitures sur ce chemin vicinal, mais il se méfie quand même parce que l’entretien du vélo laisse à désirer, pas de lumière, pas de garde-boues, pas de freins, tout juste deux roues. Un mois que la bande ne l’a pas vu, les retrouvailles étaient touchantes et furent arrosées comme il faut. Chacun a dû payer deux ou trois tournées pour renouer complétement les liens. Même Marcel de cheval, qui n’est pas le premier à payer. A ce qui se dit, « il fait de l’élevage d’hérissons dans ses poches ! ». Et bien il y a été de ses deux tournées. Germain était si content qu’il a sorti le Champ pour conclure la soirée. Faut dire que la bande lui avait laissé un beau pécule de festouille. Bon, il n’était pas obligé, mais c’est un vrai ami ce Germain, qui a les mots pour parler à ses bons clients. La fiesta s’est terminée sur le coup de trois heures du matin, chacun n’était pas frais frais. Il y avait du tangage. Ils ont tellement rigolé que Zézette et Emilio, n’ont pas pu s’empêcher de pisser dans leurs brailles. Bor est rentré le vélo à la main, dans les moments de déséquilibre, le funambule ne se sépare pas de son balancier.

Bor rumine cette soirée, il y a pensé toute la journée, mais il n’en est pas si fier que ça. Ce matin il n’est pas allé au boulot, il a téléphoné en déclarant un début de grippe, sa voix avinée de la veille l’a beaucoup aidé. Il s’est levé à midi, il n’avait pas faim. Une bonne murge ça te coupe net l’appétit. Il a bêché le petit carré à droite de la maison, là où Lina voulait planter des dahlias, on ne sait jamais. Ce travail lui a pris l’après-midi. Il a dû se mettre à l’abri deux fois dans le garage car il a été surpris par une putain de giboulée à vous glacer les os. Et comme chaque soir, il se retrouve à la table, seul avec sa bouteille de Gris. La température a bien baissé avec ces saucées. Ce soir la fenêtre et la porte-fenêtre restent closes. Il a fini de manger depuis longtemps, une boite de harengs avec des patates c’est vite enfilé. Et il attend. Quoi ? Il ne saurait pas le dire, si… Que le temps s’accélère et passe et passe et que disparaisse cette soirée. « Circulez, y’a rien à voir. » Il ne lit plus, il n’a même pas la télévision pour lui passer le temps. C’était une décision commune avec Lina, pas de TV pour te dévorer ta vie. Quel plaisir de discuter ensemble le soir en mangeant sans cette boite qu’ils avaient définitivement exclu de leur foyer.

Il repasse la rhétorique bien huilée de Lina argumentant. Lui, il aurait été plutôt pour, il adore les films. « – Abêtissement et abrutissement progressif assurés. » disait-elle. « – Le gogo devant son écran avale tout ce qu’on lui présente et devient rapidement un objet de manipulation. Abrutis, fascinés par la boîte soi-disant magique les gens oublient ce qui les entoure, d’où une dégradation de la vie sociale, familiale. ». Ah, elle l’avait travaillé son sujet, c’était une militante Lina. Il ne peut pas éviter de penser à elle, c’est plus fort que lui. Il se resserre un verre, deuxième bouteille, il va freiner ce soir après sa cuite d’hier. Il sent ses yeux le piquer, il ne va pas faire de vieux os. Et il retombe dans le cheval de bataille, tant évoqué par Lina. « – Bor, les médecins affirment que regarder la télé trop souvent nuit à la santé : les yeux en souffrent et les gens deviennent obèses. Ça devient une vraie drogue dont ils sont dépendants. ». Il se laisse bercer une nouvelle fois par ces mots tant entendus. Il l’écoutait toujours avec attention et parfois le débat s’engageait. Il buvait ses paroles, il aimait son éloquence. Il l’aimait. « – Pour les sociologues, cette brutalité filmique est une des principales causes de violence des jeunes d’aujourd’hui. Le crime de sang est banalisé, le meurtre devient une habitude. Augmenter les émissions culturelles. Bannir l’excès. Garder l’esprit critique. Éviter de zapper aveuglément devraient être les maîtres mots du téléphile, voire du téléphage… ».

L'arbre aux corbeaux de Caspar David Friedrich
L’arbre aux corbeaux de Caspar David Friedrich

Insensiblement, Bor commence à donner de la tête, à s’assoupir, prélude à une descente dans les limbes. Quand il entend comme un bruissement sur les vitres de la porte-fenêtre, un tapotement. Quelqu’un frappe au carreau. Un visiteur à cette heure et qui ne se fait pas connaître à la porte d’entrée, c’est surement un familier. Pourtant le cœur de Bor bat à tout rompre. Pas un de la bande, ils ne viennent jamais ici. Lina peut-être ? Un passant attardé qui a besoin d’aide ? Une terrible appréhension l’envahit, il ne bouge pas, réfléchit en regardant la porte-fenêtre. Plus il regarde, plus l’angoisse monte. Pas de nouveau coup, une illusion peut-être, une hallucination surement. Pour apaiser les battements de son cœur, il se lève et regarde à travers les vitres, rien. Il ouvre la porte, les ténèbres, point. « – Il y a quelqu’un ? » Pas de réponse. Plus fort. « – Il y a quelqu’un, je m’étais assoupi, je n’ai pas répondu immédiatement. » Rien. Bor inspecte encore une fois l’obscurité et retourne dans la maison, se verse un gorgeon et boit, debout. Il a à peine terminé sa goulée, qu’un nouveau frôlement plus fort que le premier se fait entendre à la fenêtre cette fois-ci. Il se dit que le vent lui joue des tours. Mais par acquis de conscience il va ouvrir la fenêtre et un majestueux corbeau rentre dans la pièce dans un battement d’aile impétueux. Il se perche sur un faitout du buffet en chêne, et plastronne sur ce trône de fortune.
Z G Corbeaux  (3)
Bor n’en croit pas ses yeux. Ce superbe oiseau installé comme s’il était chez lui, regarde fièrement Bor. Allure hautaine d’un grand seigneur. Plumage brillant aux rémiges irisées bleu-violet. Les ailes sont effilées et pointues. Les yeux sont sombres, presque noirs. Il fait de légères révérences avec sa tête. La gravité de sa posture impressionne Bor qui s’assoit en face de l’oiseau et le regarde, incrédule. Ils restent comme ça un moment, s’observant, se scrutant, se considérant mutuellement. Pourtant à un moment Bor se dit qu’il doit engager la conversation avec ce prince. « – Corbeau…Noir comme l’ébène. Mystique comme la lune. Parle-moi et je répondrai. » Et le corbeau dit : « – Bor, dieu des temps anciens, fils de Bùri et père d’Odin écoute. La visite de Munnin, messager d’Odin, signale que le temps est venu de répandre la lumière dans les ténèbres. J’annonce une période où nous devons être à l’affût d’une magie neuve, d’occasions nouvelles, un temps où l’on ne doit pas laisser passer sa chance. ».

Munnin messager d'Odin
Munnin messager d’Odin

Ayant dit ces paroles, l’oiseau noir aux reflets bleutés quitte son piédestal avec autorité dans un bruissement très léger, presque imperceptible et rejoint la nuit pour d’autres mystères.

Bor reste longtemps incertain, cloué sur sa chaise par les mots de cet être surnaturel. Les paroles de l’oiseau ancrées dans la tête. Il se lève, jette un œil à la porte fenêtre et distingue deux ombres qui s’envolent de la cime du frêne situé au milieu du terrain. Elles passent en frôlant la fenêtre, comme s’y elles voulaient s’assurer que les mots de Munnin avait fait leur effet. Puis disparaissent dans l’obscurité. Bor rentre, cherche dans le bas du buffet quelque chose de fort, trouve la bouteille à moitié vide de gnôle, s’en sert une bonne rasade et la boit cul sec.

(à suivre)
Tête

.3 – Les messagers d’Odin

Bor n’a pas dormi de la nuit. Il retrace sans interruption cette veillée fantastique. Il en arrive même à se demander s’il a vraiment vécu cette apparition ou s’il a eu des visions. Avec la murge ramassée la veille, il ne suffit que d’un moment de fatigue et l’hallucination commence. Chaque objet prend une apparence effrayante, vivante, monstrueuse. Une casserole te parle, te fait la morale, rentre dans ton être. Où même ton âme se transforme en casserole, tu deviens casserole. Tout devient inexplicable, les métamorphoses les plus farfelues te guettent. Les lumières deviennent animaux aux couleurs étranges. Les couleurs te parlent, se présentent, cohabitent avec toi et quand le vent se lève, le vent se lève toujours dans ces cas-là, il est violon, violoncelle, tambours, orchestre symphonique. Énorme, une casserole métamorphosée en corbeau qui te parle avec orchestre symphonique. Bor essaie de se faire rire lui-même, de ne pas y croire, de prendre cela à la blague.
Il ne veut pas en parler à la bande, ils se moqueraient bien de lui. « – A oui, hier soir je te la donne en mille, mon vélo est rentré dans la cuisine en tournant les fesses et il s’est mis à me draguer… ». « – Mieux moi, mieux les gars, une soucoupe volante stationne devant chez moi, une petite femme verte bio en sort et m’invite à la suivre… Et vous savez où elle m’a emmené ??? Dans la lune, dans la lune elle m’a emmené les gars !!! ». Et les zigoteaux, de se déhancher pour dire ces blagues, de s’esclaffer, de se tordre de rire au dépend de Bor. La bande se régalerait bien avec ce récit de corbeau bavard, il n’est pas question qu’il dise le moindre mot.

Avec ce nouvel évènement Bor s’est fait porter pâle pour la semaine, une semaine de récupération et il pourra affronter de nouveau la difficile sinécure du bureau. Il n’a pas dit au toubib, qu’un corbeau était venu l’entretenir durant la soirée, pas fou. Il a prétexté une grande fatigue, avec un début de dépression, le docteur Martial est compréhensif. Le midi après avoir mangé une casserole de nouilles, il a siroté quelques verres de gnôle, pour réfléchir. Il voulait tailler ses rosiers, mais il a la flemme et cette rencontre nocturne le turlupine. Il a pourtant taillé deux rosiers durant son après-midi. Les deux que Linda préférait.


Le « Papa Meilland » un Hybride de Thé à grandes fleurs d’un rouge velours sombre au parfum exceptionnel d’épices et de miel. Le vendeur lui avait expliqué que les hybrides de thé constituent un groupe issu du croisement de deux types de rosiers. D’une part les rosiers à odeur de thé, et d’autre part, des hybrides remontant. Il aime bien ses rosiers Bor, et il a besoin d’en parler, il n’est pas orgueilleux, mais là dans son domaine on peut lui demander des explications et il s’emballe facile. Et puis il a commencé à tailler « l’Iceberg », son chouchou, son favori. Très florifère, il présente de grandes masses de fleurs blanches tout au long de la saison. Une beauté ce rosier. De plus, ses feuilles robustes l’aident à résister aux maladies. Quand il taille, attentionné, il parle à ses roses, les admire, les caresse du regard, les bichonne, les bouchonne, les cajole, les câline, les chatouille, les choie, les courtise, les dorlote.

C’est sa passion, car au milieu de ses rosiers il retrouve les paradoxes de cette vie dans laquelle il a tant de mal à surnager. Il aime les roses car leur beauté est aussi grande qu’éphémère et de plus, elles ont la particularité de pousser sur des tiges épineuses. Elégance et violence, deux caractéristiques qui ne manquent pas de faire une comparaison facile avec la vie, la jeunesse et le bonheur… Belle au matin et fanée le soir, la rose montre bien là, la fragilité de la beauté. Une splendeur, capable de blesser, avec ses épines, la main qui la cueille. Les contradictions de la vie.

Durant tout l’après-midi, il a accompagné son travail à la bière. Il voit arriver la tombée de la nuit avec un petit pincement au cœur. Bah! On verra bien ce qui arrivera. Pour le diner il se met la « Pizza congelata » au micro-onde. Il a laissé la porte-fenêtre et la fenêtre ouvertes, on ne sait jamais… Il en est à sa deuxième bouteille de Gris, la sueur commence à perler sur son front dégarni.
Ces yeux avinés commencent à le piquer. Pas un son à l’extérieur, une nuit étale où le temps semble arrêté. Comme pour les marins en pleine mer c’est l’embellie. La mer est calme sous le ciel étoilé. Voile lisse et tranquille. Pas une onde ne vient rider sa surface, seule la lune éclaire les flots de cette nuit d’huile. Intemporelle et incolore, elle reste imperturbable comme si rien ne pouvait jamais la changer. Et pourtant… Pourtant quelques vibrations se forment maintenant et le vent, son allié, commence à souffler une petite brise pleine du parfum des sapins. Et c’est comme le souffle léger d’un enfant sur une coccinelle : « … envole toi demain il fera beau… ». Les nuages arrivent et cachent une lune à demi pleine : il fait de plus en plus sombre… Et tout à coup deux superbes corbeaux rentrent dans la pièce dans un impétueux battement d’ailes. L’un se pose comme la veille sur le faitout de cuivre, Bor croit le reconnaître, Munnin. L’autre plus discret se perche sur le haut de la porte fenêtre.
G Corbeaux (81)
Comme la veille Munnin prend la parole : « – Bonsoir Bor, dieu des temps anciens, fils de Bùri et père d’Odin. Je ne suis pas venu seul ce soir, je te présente mon frère Hugin l’esprit, capable de prédire l’avenir et moi Munnin la mémoire, capable de voir le passé. Depuis très longtemps messagers, gardiens et prophètes du dieu Odin. Alliant raison et expérience, esprit et mémoire, nous avons pu devenir ce que nous sommes aujourd’hui, semblables aux humains. ». L’effet de surprise de la veille passé, cette conversation semblerait presque normale à Bor. Il se carre confortablement dans sa chaise face aux volatiles, son inséparable verre dans la main. Munnin après ses présentations, fait une pause, comme s’il souhaitait que Bor intègre bien ses paroles.

Cro-âââ, cro-âââ, après deux raclements rauques de gorge, Hugin s’installe mieux sur son haut de porte, redresse sa tête métal et enchaîne : « – Depuis toujours, nous les corbeaux, nous avons été des passeurs. Nous sommes essentiellement des messagers, des liens, des traits-d’union entre vous les humains, et les animaux, les oiseaux, toutes les autres forces. Et nous t’attendions Bor, nous t’attendions… Enfin te voilà ! Nous avons eu beaucoup de patience, mais aujourd’hui, nous sommes au terme de notre quête. Nous attendions l’humain à qui nous pourrions parler et qui serait apte à nous entendre, apte à nous comprendre et c’est toi. Nous voulons te proposer un traité d’alliance, Bor. Un Pacte. ». Bor a un mouvement de recul, d’incompréhension, un questionnement : « – Vous… m’attendiez ? ».


Munnin reprend la parole et explique : « – Oui Bor, fils de Bùri dans la mythologie scandinave ton prénom signifie que tu es père d’Odin, dieu souverain de la mythologie nordique, dieu des morts, de la victoire, du savoir, de la guerre, de la poésie, de la magie et des prophéties. Appelé « Père-de-tout », il est le créateur de la terre et de l’humanité, sa colère est crainte par les humains. Nous sommes ses messagers. »
Hugin se dandine sur son perchoir signifiant surement qu’il souhaite reprendre la parole : « – Ton prénom n’est pas banal, ta ligné te l’a attribué en connaissance de cause. Maintenant, selon la prophétie, des Corbeaux te sont apparus, tu es sur le point de vivre un grand changement. Cela veut dire que tu vas cheminer au sein du Grand Mystère, sur une autre voie. Tu as mérité de voir et de vivre un peu plus de la magie de la vie. »

Ces propos donnent à réfléchir à Bor, dont le père est Islandais, venu de nulle part, il est arrivé en France seul, sans attache, sans famille… son nom est Ólafur Josepsson. S’il se fie à ces deux corbeaux, serait-il élu ? Il n’en croit toujours pas ses yeux et ses oreilles, un léger frisson lui parcourt l’échine, il se lève prend son litre de gnôle et s’en serre un plein verre. Puis il reprend sa position face aux deux visiteurs. Munnin et Hugin, n’ont pas changé de place et regardent Bor de leurs yeux métalliques. Bor sirote.

Après cette courte pause, Hugin qui n’en a pas terminé, fait un mouvement de tête de droite à gauche, puis fixant Bor dans les yeux reprend avec son timbre guttural : « – Je parlais de la magie de la vie… Peut-être que tu as oublié la magie de la vie, en t’installant confortablement dans la routine quotidienne. Maintenant, il y a de la magie dans l’air. N’essaye pas de comprendre; tu n’y arriveras pas ! La puissance de l’inconnu est à l’œuvre et quelque chose de spécial va se produire. ». Le mystère est complet pour Bor, qui reçoit cet échange comme un électrochoc. Il ne semble pourtant pas rêver, il sent bien la gnôle à l’intérieur qui commence à faire son effet, à le réchauffer certes mais à rendre son attention plus difficile. La magie de la vie. Et Munnin qui en remet une couche pour compléter les propos de Hugin. « – Le Corbeau, c’est le messager du vide, ce grand trou noir qui détient toute l’énergie de la force créatrice. Le vide c’est le Grand Mystère qui existe avant que toute chose ne recommence. Nous sommes les gardiens des rituels de la magie et de la guérison du monde. ».

Il s’arrête de parler, regarde Hugin puis Bor d’un œil noir, ouvre un large bec qui découvre l’intérieur de sa gorge rouge sang, comme s’il voulait reprendre sa respiration pour conclure il martèle après un croâ retentissant : « – Nous guiderons la magie de la guérison, nous dirigerons le changement qui amènera une nouvelle réalité et qui fera disparaître malaises et maladies. ». Et Munnin de conclure: « – Dans trois jours, à l’heure où se couche le soleil, où s’éveille la nuit, où se lèvent les ténèbres, nous reviendrons et nous te guiderons vers Le Pacte. Prépare-toi Bor, dieu des temps anciens, fils de Bùri et père d’Odin. ».
Odin, Munnin et Hugin
Odin, Munnin et Hugin

L’air fou, presque hagard, les yeux à la fois vagues et dilatés par tant de diablerie, de magie, d’ésotérisme, Bor voit ces mystérieux oiseaux reprendre leur envol d’un vigoureux coup d’aile et disparaitre dans l’obscurité. Alors il semble à Bor que l’air devient plus épais, plus poisseux, plus gluant, plus lourd, les corvidés ont rompu le charme en partant. Il se sert un nouveau verre de gnôle, qu’il boit d’un trait et s’écroule inconscient sur sa table.

(à suivre)

.4 – La quête des sources

Le lendemain, le réveil sonne hard. Mais dans son semi délire, dans cette inconscience vineuse, Bor a pris une décision. Cette décision est-elle née dans les vapeurs d’alcool, dans la sauvage griserie animale de la veille ? Peu importe. En montant dans sa Clio-Gordini des phrases lui trottent dans la tête, celles qu’il s’amusait à dire aux amis chez Germain. Des fulgurances qu’il aimait à scander avec emphase et solennité en levant son verre et en mirant le liquide divin : « In vino veritas », la plus ringarde. Une autre qu’il éructait plutôt lorsque par mégarde il s’aventurait en terrain aqueux : « In vino veritas, in aqua sanitas. Dans le vin, la vérité, dans l’eau, la santé ». Une maxime surement imaginée par un de ces culs serrés des ligues anti alcoolique.

Mais aujourd’hui, il est presque à jeun, à part le petit rince cochon au rhum d’après petit-déj. Et en roulant vers la ville, il déroule le film de sa soirée passée. Ce n’était pas un mirage, pas une chimère, deux plumes noires gisaient sur le faitout de cuivre. Les deux volatiles noirs et fiers, Munnin et Hugin. La force de leur propos « Nous t’attendions, nous t’attendions… Enfin te voilà. ». Et puis cette ultime parole « Nous te guiderons vers le Pacte ». Incroyable. Abracadabrant et rocambolesque. C’est pourquoi dès les premières brumes matinales dissipées, et après une douche bouillante revigorante il se décide de partir en quête de sources sur ces volatiles afin d’éclaircir ce Grand Mystère révélé.


« Après le vin, sort le secret », une autre maxime qu’il balance souvent comme affirmation implacable. Et cette fois ci on allait bien voir quel secret allait produire il vino… En arrivant en ville, il fonce directement « Au presse papier », une librairie bien achalandée en bouquins sérieux. En rentrant dans le magasin il s’adresse au vendeur qui lui semble le plus âgé. « – Auriez-vous des ouvrages sur les corbeaux, corneilles ou autres corvidés, lui demande-t-il? ». Après quelques recherches le vendeur lui propose « Corbeaux et Corneilles », Bor lit la quatrième de couverture « Est-ce parce qu’ils sont le plus souvent noirs? Parce que leurs cris sont peu harmonieux ? Parce qu’ils sont parfois ressentis comme des nuisibles ? Toujours est-il que la plupart des corvidés ont mauvaise réputation. Et pourtant, cela n’a pas toujours été le cas… Il fut un temps où les peuples nomades les considéraient comme leurs ancêtres et les vénéraient. Plus récemment, ils furent même protégés car ils rendaient bien des… « . Cet ouvrage invite à faire connaissance avec les corvidés européens et à entrer dans leur intimité. Un autre livre lui est proposé « Le corbeau » d’Erik Sablé : « Ce livre présente le corbeau avec ses particularités qui font qu’il est unique : son couple, son nid, ses jeux, sa manière de se nourrir… ». Bor achète les deux livres, sort du magasin. Sur le trottoir il ne peut pas s’empêcher de jeter un œil sur ses acquisitions et se dirige vers le premier bistrot trouvé. Il s’installe à la terrasse et commande un double baby… sec.
« … La Corneille noire est omniprésente et nous est familière. Son plumage foncé se nuance de quelques reflets métalliques. Le Grand Corbeau, qui lui ressemble, est deux fois plus grand, mais on ne les distingue pas forcément au premier coup d’œil s’ils ne sont pas côte à côte. On confond également la Corneille avec les jeunes Corbeaux freux de la même taille… ». Un amalgame d’observations qui ne vont pas lui faciliter la tâche. Entre deux lampées, Bor continue sa lecture… « … Par corbeaux, on entend communément dans nos régions, trois espèces très différentes. La corneille noire, le corbeau freux et accessoirement le choucas des tours. La corneille noire est parmi ces espèces familières, la plus grande. Elle est entièrement noire, yeux et bec compris. Celui-ci est puissant avec une mandibule supérieure bombée et recouverte à la base de plumes. Le corbeau freux, noir également, a cependant le bec en partie gris, apparaissant plus long car dégarni de plumes à sa base, ce qui fait paraître une zone de peau nue blanc-grisâtre. Autres signes distinctifs par rapport à la corneille, le front plat et le crâne pointu ainsi que le plumage du ventre recouvrant le haut des pattes comme un genre de bermuda trop large. Le choucas des tours se démarque nettement de ses cousins. Plus petit, il a la nuque gris clair et l’iris gris pâle, très visible dans le masque noir. Quant au Grand Corbeau qui vit dans les Alpes, c’est un Oiseau puissant au bec vigoureux et aux plumes ébouriffées sur la gorge; en vol, sa queue cunéiforme et ses ailes proportionnellement plus longues permettent de le distinguer de la Corneille… ».

Ces informations ornithologiques l’intéressent, mais il souhaiterait approfondir, il change de livre, commande un autre baby et dévore les pages de plus belle. Des constats s’encrent pêle-mêle dans sa mémoire…
« … Dans l’histoire de la peinture, ils sont présents dans tous les tableaux de champs de batailles et dans tous ceux de paysages désolés d’hiver. Ils symbolisent la tristesse et le malheur. Suprême opprobre, ils ont même donné leur nom aux dénonciateurs anonymes…
… De robe noir jais, croassant fort, souvent en très grand nombre et volontiers charognards, il n’est guère étonnant que du temps où la superstition remplaçait la science, ils aient reçu une telle charge symbolique, mais totalement injustifiée. En cela, ils ont connu le sort de bien d’autres animaux : chouettes effraies, chauves-souris, crapauds, couleuvres et bien sûr le loup…
… En réalité pourtant, les corbeaux ont des comportements qui sont ou étaient considérés comme des vertus par les hommes : fidélité, courage, prudence, intelligence et sociabilité. Les couples restent unis pour la vie…
… L’intelligence du corbeau a peut-être suscité l’ambivalence de sa réputation, entre génie et noirceur, entre bienveillance et cruauté, entre perversité et naïveté…
… Le corbeau, sans référence à une espèce en particulier, a une influence considérable sur la culture humaine, puisqu’on le retrouve aussi bien dans les mythes et contes traditionnels européens, amérindiens nord-américains, sibériens ou nordiques, dans les légendes et la littérature de toutes les époques. Il y joue le plus souvent un rôle de fripon, de héros, ou contribue par sa ruse à la création de l’homme… »
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Une phrase qui interpelle violemment Bor: « Il contribue par sa ruse à la création de l’homme. ». Pourtant après avoir parcouru ce deuxième livre, il a la certitude qu’il ne trouvera pas d’informations dans ces livres sur la symbolique, la sorcellerie, les croyances, l’ésotérisme liés à ces auguraux oiseaux. En relisant ces derniers mots, « création de l’homme », une idée, un nom lui vient subitement, comment ne pas y avoir pensé plus tôt. Mochè est le seul qui puisse l’aider.

Mochè Luzzato, le bouquiniste, touche à tout passionné, d’alchimie, d’astrologie, de cartomancie. Le spécialiste sur la place en ce qui concerne les sciences occultes moyenâgeuses. Un sage, philosophe, érudit qu’ils avaient rencontré avec Lina lors d’un débat dans une libraire parisienne. « Antiquité magique et Moyen-âge occulte, ou l’héritage de la magie antique au moyen-âge ». Une soirée où l’avait un peu trainé Lina mais qui l’avait passionné. Lina avait une tendance gothique, comme elle disait. A ceux qui lui faisaient des réflexions sur ses habits noirs, elle répondait, cinglante : « – Les gothiques s’habillent de noir, mais leurs âmes, elles ne sont ni lugubres ni perdues. Le pacifisme et le respect de l’autre sont les notions clés du gothisme ». Ah! Cette Lina, une militante, une rebelle. Lina et Mochè avaient posé de nombreuses questions pendant le débat entre Jean-Marc Mandosio, spécialiste du latin technique de la magie et de l’alchimie et Nicolas Weill-Parat, spécialiste d’histoire médiévale. Et après le débat ils s’étaient retrouvés, avaient pris un verre ensemble, avaient fait connaissance et, fin du fin s’étaient aperçus qu’ils habitaient en Sologne, à 20 kms les uns des autres. Ils s’étaient revus plusieurs fois chez Mochè et toujours avec le même plaisir et le même intérêt de découverte mutuelle. Depuis sa séparation avec Lina, Bor n’avait pas reparlé au père Luzzato, 85 ans il avait Mochè.

Bor se retrouve dans sa « Gordini », c’est comme ça que ses copains appelaient sa vieille Clio sans âge, pour le moquer. Mochè habite de l’autre côté de la ville, dans l’ancienne juiverie, près de la place du Châtelet.

(à suivre…)

.5 – Mochè le bouquiniste

En arrivant chez Mochè, à « la Nef des Fous », immédiatement Bor est submergé par cette bonne odeur de vieux livres, cette bonne vieille odeur d’autrefois, l’odeur des armoires de Noémie sa grand-mère. Une poignante fragrance de papiers, de poussières qui s’étale en nappes épaisses dans l’atmosphère de la pièce.

Moché est derrière une grande table, son bureau, recouverte, bourrée, hérissée de piles hélicoïdales de livres. Un livre à la main qu’il brandit amoureusement, il converse avec une cliente, elle boit ses paroles. En voyant Bor rentrer, Moché lui fait un signe amical, tout sourire. Mochè est un petit homme sec, légèrement vouté. Sur son visage anguleux, parade un nez pointu aux larges narines. Des petites lunettes rondes d’intellectuel cerclent ses yeux perçants. Moché est un véritable catalogue vivant, capable d’enregistrer et de retrouver les références d’un nombre incommensurable de livres. Dans le quartier on ne le désigne guère que par son prénom Mochè, voire pour les familiers Momo.

Sa fabuleuse petite boutique, une antre du savoir, une caverne de culture, un repaire de connaissances, mais petite, si petite cette boutique. Elle s’étire en un long couloir, le plafond strié par une charpente de Fines poutres. Sur les murs, partout, des posters incitant à la lecture tapissent la pièce principale. Un d’entre eux, attire particulièrement le regard, il est judicieusement placé au-dessus de la tête de Moché, il stipule en lettres grasses énormes sur fond rose : « Êtes-vous livre ce soir ? » Sur les étagères en bois vermoulues des centaines de livres alignés, sur le sol des amoncèlements de revues et de journaux, ici des empilements, là-bas des entassements, ailleurs des tas. Un méli-mélo de littérature pêle-mêle, une caverne d’Ali Baba de recueils, de fascicules, d’écrits, de volumes, de manuscrits. Un vaste fatras sur lequel vogue allègrement Mochè.

D’un mouvement vif, il part dans son arrière-boutique. Après quelques minutes il revient l’objet de sa recherche au bout des mains, le regard victorieux. Il le donne à sa cliente qui le feuillette avec avidité. Pendant ce temps, il vient embrasser Bor, heureux de le revoir. Bor a juste le temps de lui montrer son plaisir des retrouvailles et de lui dire, rapidement, l’objet de sa quête sur les corvidés.



Cette requête a un effet immédiat, et déclenche chez Mochè une onde de bonheur. Il se met à déclamer dans son magasin et débite un cours, comme voilà trente ans, lorsqu’il planchait devant un amphithéâtre d’étudiants : « – Les corvidés, corvidae, du latin Corvus qui signiFie la malédiction est un genre d’oiseau qui comprend une cinquantaine d’espèces connues sous leur nom vernaculaire de corbeau, corneille, freux, choucas, etc. Le terme « corbeau » est usuellement utilisé pour désigner les espèces du genre lorsqu’on ne sait pas les identiFier précisément. Proportionnellement à leur masse corporelle, les corvidés sont les oiseaux qui possèdent le plus grand cerveau. Ils se signalent par certains comportements particulièrement intelligents. Oiseau prophétique, le corbeau est un symbole qui apparaît dans toutes les mythologies et plus particulièrement dans la mythologie scandinave. ».

On sent que ces prolégomènes de Mochè, ne sont qu’une introduction à un savoir important et surement complet concernant le sujet actuel : « Corvus ». Il s’arrête pourtant, fait une pause, se redresse, bombe le torse et, tel un dieu nordique, une main sur l’épaule, il dit calmement :  » – Odin, roi des dieux, était aussi puissant qu’inquiétant. Dans sa représentation, deux corbeaux sont perchés sur son siège. L’un est Hugin « l’esprit », l’autre Munnin « la mémoire ». Deux loups se trouvent également près du dieu. Les deux corbeaux symbolisent le principe de création, tandis que les loups représentent le principe de destruction. Amen ! »

À ce moment, c’est un autre homme: il narre en gesticulant de tout son corps, vibrant chaque instant de son exposé. Puis il part d’un grand éclat de rire, un rire immense, communicatif. Bor, rit aussi, ainsi que la cliente. « – Cher ami, cher Bor, je peux t’en dire et t’en lire comme cela toute la soirée, le Corbeau est mon animal fétiche, mon gri-gri, mon porte bonheur, j’adore cette bestiole. A 19h je ferme la boutique, reviens, je t’invite à diner et tu pourras me poser toutes les questions que tu souhaites. »
Bor sort de « la Nef des Fous », heureux mais claqué, ces chocs à répétition l’épuisent. Il se réjouit pourtant de la discussion qu’il va avoir avec Mochè, tout ce qu’il espérait. Mochè a bien parlé de Munnin et Hugin, ces deux visiteurs, il n’avait donc pas eu d’hallucinations. Il est 17h, il a deux heures à tuer avant de retourner chez son ami. Il rentre dans une taverne, s’assoit à une table et commande un demi. Puis il se replonge dans la lecture de « Corbeaux et Corneilles » de Georges Olioso.
(à suivre)

. Interludio

Arrivés au milieu de la nouvelle, avant le diner de Bor chez Mochè Luzzato, ne serait-il pas temps de prendre un petit moment musical, une pause chants, un intermède mélodieux… Les productions sur le thème des corbeaux sont nombreuses et toutes souvent très intéressantes.
Voici mes choix, commençons par l’inévitable :

Léo Ferré – Les Corbeaux d’Arthur Rimbaud



Poursuivons par la nostalgie :

Marcel Mouloudji – Les Corbeaux


Et puis une touche plus pompière :

« Le vieux corbeau » de Pierre Louki


Et enfin une incontournable romance populaire anglaise qui date de 1611 :

The Three Ravens – Andreas Scholl

THE THRE RAVENS
Il y avait trois corbeaux posés sur un arbre.
Ils étaient aussi noirs qu’ils pouvaient l’être.
L’un d’eux dit à son compagnon :
«Où prendrons-nous notre déjeuner ?
– Là-bas dans ce champ vert,
Il y a un chevalier tué couché sous son bouclier.
Ses chiens sont couchés à ses pieds,
Si bien qu’ils peuvent garder leur maître.
Ses faucons volent si farouchement
Qu’aucun oiseau n’ose venir près de lui.
Une biche fauve arrive là-bas
Aussi enceinte que possible».
Elle souleva sa tête ensanglantée
Et baisa ses blessures qui étaient si rouges.
Elle le mit sur son dos
Et l’emporta vers une fosse en terre.
Elle l’enterra avant l’aube.
Elle était morte elle-même avant l’heure des vêpres
Que dieu envoie à chaque gentilhomme
De tels faucons, de tels chiens et une telle amante.
Thomas Ravenscroft

(à suivre)
Esquisse (1)